Quel est l’état de l’industrie française, et quelle trajectoire suit-elle ? Derrière des constats alarmants, les solutions sont connues mais la question semble davantage être de savoir pourquoi elles ne sont pas mises en œuvre, explique Olivier Lluansi, professeur au CNAM et ancien conseiller « industrie et énergie » à l’Élysée. Avec un regard lucide et déterminé, il livre aussi un appel au courage et au refus de la fatalité.
L’an dernier encore, la France a connu plus de fermetures que d’ouvertures d’usines, sans même parler des PSE en cascade. Dans quel état se trouve notre industrie ?
Pour ce tissu vivant qu’est l’industrie, 2025 n’aura pas été une bonne année, avec un solde net de 65 fermetures de sites en France. Pour mémoire, nous avions un solde positif de plus de 100 créations par an entre 2020 et 2023, qui correspondait à une trajectoire de réindustrialisation. Début mars, l’INSEE a publié ses évaluations de l’emploi salarié dans l’industrie : près de 20 000 emplois perdus en 2025, là où on en gagnait 15 000 en moyenne entre 2021 et 2023. En 2024, la courbe s’inverse, avec un passage d’une réindustrialisation certes modeste à une désindustrialisation très marquée l’an dernier. Notre pays est, en Europe, le moins dense en industrie dans sa création de richesse, au niveau de la Grèce. L’absence de réaction du gouvernement a de quoi inquiéter. Je présuppose que 2026 sera au mieux identique, 2027 une année blanche pour cause d’élections, et si la nouvelle équipe dirigeante devait prendre des mesures pro-industrie –qui mettront au moins 18 mois pour infuser, car l’industrie a son propre temps de réaction–, nous déboucherions fin 2028 au point bas de 2017 en termes d’emplois manufacturiers. Et encore, ce n’est pas le scénario le plus noir.
Comment comprendre cette situation, alors même que la réindustrialisation est affichée comme priorité par les gouvernements successifs depuis plus d’une décennie ?
Plusieurs types de causes sont à distinguer. On entend souvent celles liées à l’Europe, avec ses directives et la surrèglementation, son influence sur le prix de l’énergie, mais aussi le protectionnisme américain et la concurrence chinoise déloyale. Ce sont des arguments recevables, mais attendre des réponses de l’Europe me paraît hasardeux. L’UE est un regroupement de pays qui n’ont pas toujours les mêmes intérêts ce qui induit délais et solutions « tièdes »… La France a besoin d’une politique comparable à ce que la Corée du Sud a fait dans les années 1970 ou les Etats-Unis de Joe Biden : préférence nationale, soutien à l’investissement, protection contre la concurrence déloyale. A peine installé à la Maison-Blanche, Biden a signé un décret présidentiel faisant monter à 75 % le seuil de contenu domestique pour les achats fédéraux. Son Inflation Reduction Act (IRA) est venu stimuler l’investissement en fin de mandat. Dernier élément du triptyque, le protectionnisme, que Trump met en application bien à sa façon.
Une autre série de causes, au nombre de huit, possède une dimension plus française, bien décrite lors de la mission que j'ai menée en 2023 à la demande de Bruno Le Maire et de Roland Lescure. La première question est celle de la fiscalité de production, totalement décalée par rapport à nos pairs européens. Les volte-face sur la CVAE ne font que casser la confiance des investisseurs. Autre sujet majeur : le foncier. D’accord pour de la sobriété, à condition de sanctuariser des surfaces pour de nouvelles usines qui, sinon, s’installeront ailleurs. Appliquer à l’industrie les règles du zéro artificialisation nette (ZAN) conçues pour le résidentiel est une erreur que la loi Huwart ne fait qu’aggraver. S’ajoute un problème de formation. Les réformes successives ont asséché les accès aux métiers scientifiques et techniques. Aujourd’hui, même avec 20 000 emplois perdus dans l’industrie, il reste plus de 60 000 postes ouverts et une contradiction : vouloir réindustrialiser sans les moyens humains se rapprochant des besoins des entreprises. Vient s’ajouter la question du financement, qui suppose notamment de flécher 2 à 3 % des 6 600 milliards d’euros d’épargne des Français vers l’outil productif si on veut l’inscrire dans la trajectoire de réindustrialisation définie avec France Stratégie. On ne parle pas de créer de nouvelles taxes mais d’investir avec un retour certainement supérieur au livret A. Le livret épargne industrie, appelé de leurs vœux par Sarkozy, Ayrault ou Barnier, se fait toujours attendre… Il faut d’ailleurs saluer l’action paritaire qui fait émerger des initiatives pour pallier ces déficiences et créer enfin ces outils qui nous font défaut, là où l’Etat est aux abonnés absents. Autre faiblesse : une énergie trop onéreuse malgré les atouts de notre parc électronucléaire. La troisième programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE3) n’intègre même pas que, depuis 15 ans, l’électrification de notre économie butte sur une électricité trop chère. Et voilà comment Saint-Gobain finit par tester ses nouveaux fours électriques au Canada et en Norvège, où cette énergie est compétitive. C’est un comble pour un fleuron français ! Les commandes publiques sont un levier sous-exploité. La France importe actuellement près de 60 % des biens compris dans ces commandes. Descendre à 40 % représenterait 15 milliards d’euros pour l’industrie française, soit un tiers de notre déficit commercial en biens manufacturés. La dimension territoriale est sous-estimée. Les 2/3 de notre potentiel de réindustrialisation résident dans le développement et la modernisation des PME et ETI. Le programme « Territoires d’industrie » mériterait 300 millions d’euros par an, avec l’aide des régions et des fonds européens. L’Elysée n’a promis que 100 millions en 2023, rabotés à 55 en 2025 puis à 35. L’Etat central ne croit pas aux territoires et peine à abandonner son rêve de start-up nation et d’innovations de rupture. Dernier chantier, la simplification administrative, qui se passe de commentaires… S’attaquer à ces chantiers ne garantit pas la résurrection industrielle à coup sûr, mais permettra au moins d’interrompre l’hémorragie.
Au-delà de ces pistes à présent bien identifiées pour avancer sur la réindustrialisation, l’industrie souffre parfois d’une certaine solitude, face à laquelle vous évoquez la nécessité d’un écosystème global. Est-ce à dire qu’elle est à envisager dans un cadre plus large, comme celui de l’aménagement des territoires ?
C’est un rôle majeur de notre industrie qui est rarement pris en compte. Si on la réduit à un rôle de création de valeur et d’emplois, on peut suivre les économistes orthodoxes et préconiser la spécialisation dans les services. Mais l’industrie est bien plus que cela. Elle incarne et promeut la souveraineté dans un monde de fortes tensions géopolitiques et géoéconomiques. C’est un outil de cohésion territoriale là où les services à haute valeur ajoutée se concentrent dans les métropoles, et où les villes moyennes, qui ont payé cher la désindustrialisation, ne se sentent plus partie du récit collectif, ce qui laisse une fracture béante dans notre pays. Enfin, on ne fera pas la transition environnementale sans réindustrialiser, car délocaliser n’est que déléguer notre empreinte environnementale à des pays qui n’ont pas les mêmes valeurs, ambitions et règles du jeu que nous. Tout cela, nos économistes ne savent pas le faire rentrer dans leurs équations, ce qui les fait passer à côté de sujets essentiels pour une nation.
Bercy, et sa direction générale du Trésor, dominent la réflexion avec une vision centrée sur le déficit et une philosophie qui voit dans le commerce international la source de toute richesse. La souveraineté est restée trop longtemps un impensé de nos politiques économiques. Les finances n’ont pas pleinement pris la mesure de l’ampleur du sujet car l’aménagement du territoire et ses conséquences passent sous leur radar. Tous les bords politiques sont d’accord pour réindustrialiser, les solutions sont connues, mais il manque aujourd’hui une forme de lucidité et de courage pour agir.
L’industrie n’est-elle pas aussi en butte à des impératifs contradictoires ? La décarbonation, par exemple, peut être un outil de réindustrialisation fort, pour peu qu’elle soit habilement maniée. Aujourd’hui, des voix se font entendre pour l’accuser d’avoir cassé l’industrie, en particulier la sidérurgie ou l’automobile qui, à vouloir avancer vite, se brisent les reins sur l’obstacle au lieu d’en faire un levier de changement…
Mon approche du développement durable est celle du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 : un subtil équilibre entre le social, l’environnemental et l’économique. Au cours de la dernière décennie, on s’en est écarté au nom de l’urgence écologique qui, pour réelle qu’elle soit, ne doit pas éclipser l’urgence économique et sociale en France. Vouloir faire abstraction de ces dimensions, c’est mettre l’ensemble en péril et s’empêcher de l’inscrire dans un projet de société. Aujourd’hui, l’assouplissement de l’objectif de 100 % de voitures électriques en 2035 par l’Europe marque, je l’espère, la sortie d’un certain dogmatisme environnemental où l’équilibre dont je parlais n’existait plus. Mais l’industrie en a déjà lourdement payé le prix.
Face à des exigences toujours plus court-termistes, ne manque-t-il pas aussi pour l’industrie, qui a besoin de temps long, une vision et une connaissance pour un secteur dont on semble ne savoir que faire après avoir fait le deuil du rêve d’un pays de service ?
J’ai eu l’honneur d’être conseiller à l’Elysée. Sur la quarantaine de membres du cabinet présidentiel, nous n’étions que trois à posséder une réelle connaissance de l’entreprise. Le discours de réindustrialisation est mené par des gens qui ne connaissent pas assez l’industrie de l’intérieur et certains l’ont même dénigrée pendant des décennies. Sans l’humilité nécessaire pour s'entourer de compétences (les entreprises et le monde syndical auraient ici beaucoup à apporter), difficile de faire des propositions sérieuses. D’où la fast fashion des politiques industrielles. Start-up, relocalisation des médicaments après le covid, industrie verte, défense, et maintenant data centers : une bonne demi-douzaine de priorités industrielles successives en moins d’une décennie, alors qu’un cycle industriel représente 10 ans ! L’industrie est un art d’exécution dans la durée, de réussite collective, d’ancrage territorial, soit le contraire de la start-up nation, fait de rapidité dans la réussite (ou l’échec) individuelle, de mobilité à tous crins et de changement permanent. C’est symptomatique d’une priorité à l’annonce au détriment de l’exécution. Malheureusement, l’industrie ne se paie pas de mots !
L’Etat stratège, que notre organisation appelle de ses vœux et dont il est souvent dit qu’il ne peut pas tout faire, peut-il encore advenir ? Quel pourrait, ou devrait, être son rôle, lui qui semble parfois être le pire ennemi de l’industrie qu’il veut défendre ?
Le concept est séduisant mais doit être nuancé. Il rappelle la Chine autant que la France de Pompidou. Il a porté de grands succès, d’Airbus au parc électronucléaire, et s'appuyait sur un pacte de société conclu par le CNR (avec sa composante syndicale), éclairé par le Commissariat au plan. Hélas, impossible de reprendre la même recette dans un monde dominé par la financiarisation et des chaînes de valeur fragmentées, où l’Etat n’a plus les mêmes leviers d’action. Avec les politiques gaullo-pompidoliennes, la sphère publique était en contact avec la connaissance scientifique via le CEA, le CNES, le CENT ou encore la DGA, qui alimentaient la réflexion et les décisions des pouvoirs publics… Aujourd'hui, cette connaissance est devenue l'apanage des grandes entreprises. On peut rêver à un État stratège, mais il risquerait de fixer un objectif de 100 % de voitures électriques, par méconnaissance technique, mais aussi par dogme. Avant d'être stratège, il faut voir clair, ce qui est difficile pour un État borgne.
A l’opposé, la Chine a su miser sur le temps long et planifier sur plusieurs décennies la construction de filières industrielles dans les terres rares et l’automobile, qui s’imposent à présent au monde entier. Quelles leçons en tirer ?
Le projet économique chinois de réparer les humiliations imposées par les Européens au siècle dernier deviendra probablement réalité en 2050 et c’est époustouflant, quel que soit le jugement qu’on porte sur leur système, leurs pratiques « démocratiques » ou leurs valeurs. Une des clés de sa réussite : il s’inscrit dans un projet collectif. Une politique industrielle sans dessein politique se condamne au zigzag. Autre enseignement : il n’y a pas de fatalité. Notre retard sur la voiture électrique n’est qu’un exemple parmi d’autres du chemin parcouru par la Chine depuis l’échec du Grand Bond en avant. Il faut la volonté et le projet de société. Nous n’avons aucun des deux, malgré des atouts considérables. Sans choix dans la durée, nous n'aboutirons à rien, sinon épuiser les hommes et les ressources.



