Depuis son irruption dans la vie professionnelle avec la pandémie, le télétravail a été largement adopté par les salariés et les employeurs, et s’est ancré en profondeur dans l’organisation des entreprises. L’Apec s’est penchée sur la question dans une étude publiée début mars.
C’est la fin du télétravail ! Enfin… seulement si l’on se fie aux annonces fracassantes en provenance des Etats-Unis ou, plus près de chez nous, de Stellantis ou de la Société générale. Mais à y regarder avec plus d’attention, ce que fait une étude de l’Apec publié le 12 mars, les gros titres de la presse s’avèrent bien trompeurs. L’essentiel des entreprises ne montrent en effet aucune intention de modifier leur politique s’agissant d’une pratique très apprécié par les cadres et devenue « un pilier essentiel » de leur statut. Ainsi, révèle l’étude, près de neuf entreprises sur dix (89 %) n’ont pas changé d’un iota leur politique de télétravail pour les cadres en 2025 et elles sont 94 % à envisager très sérieusement de continuer sur la même ligne en 2026. Il s’en trouve même 2 % à avoir poussé le curseur un cran plus loin en augmentant le nombre de jours autorisés. A l’inverse, seules 9 % ont réduit ou supprimé cette possibilité l’an dernier, selon deux enquêtes réalisées en décembre 2025 auprès d’un échantillon représentatif de 2 000 cadres et de 1 000 entreprises employant au moins un cadre.
Une pratique stable
De quoi relativiser les effets d’annonce de certains acteurs, comme le relève l’Apec. « Au-delà de quelques cas médiatisés de grandes entreprises revenant sur leur politique de télétravail, ce sont surtout des TPE et PME qui ont restreint les possibilités de télétravail », précise le communiqué de presse de l’organisme, pour respectivement 8 % et 10 % d’entre elles, contre 5 % pour les entreprises de taille intermédiaire et les grandes entreprises. Si le télétravail a le vent en poupe chez les salariés (qui n’hésitent pas à faire grève ou à changer d’entreprise si la pratique est remise en cause), il semble aussi avoir convaincu les entreprises. Celles permettant le télétravail considèrent, pour les deux-tiers d’entre elles, qu’il a une influence positive sur la qualité de vie au travail, contre seulement 9 % qui jugent cette influence négative, 24 % estimant qu’il n’y a pas d’influence. « C’est une dimension que notre organisation a toujours eu à l’esprit lorsque nous avons négocié des accords sur le télétravail ou sur l’équilibre vie privée et professionnelle, rappelle le secrétaire fédéral Bruno Reynès, et l’étude de l’Apec montre bien que nous avions vu juste. » Sur la question de la productivité, les conclusions sont plus nuancées, mais près d’une entreprise sur deux juge néanmoins que le télétravail a un impact favorable sur la performance des salariés.
Qualité de vie et de performance
Au-delà de ces effets directs, les employeurs identifient avant tout les risques associés à une réduction du télétravail. La plupart redoutent que son recul ne fragilise leur attractivité et leur capacité à fidéliser les salariés. Selon l’étude, 38 % des entreprises estiment qu’une diminution du nombre de jours de télétravail pourrait compliquer les recrutements. Un tiers anticipe également une baisse de l’engagement des salariés, tandis que près d’un quart redoute des départs de collaborateurs (dont 48 % se déclarent près au grand saut le cas échéant). Du côté des cadres, l’attachement à cette organisation du travail reste particulièrement solide. Réduire le nombre de jours autorisés ? Près des trois quarts des cadres concernés se disent mécontents à cette idée, une proportion qui monte à 80 % dans l’hypothèse d’une suppression totale. Dans ce cas, près d’un cadre télétravailleur sur deux envisage même de changer d’entreprise. Des chiffres en progression par rapport à 2024…
Un dispositif à défendre
Cette adhésion peut s’expliquer notamment par la flexibilité que permet le travail à distance. Aujourd’hui, de nombreux cadres peuvent adapter leurs jours de télétravail selon leurs missions ou de leurs contraintes personnelles. L’Apec relève encore que 61 % des télétravailleurs peuvent changer de jours de télétravail chaque semaine et que 47 % peuvent le faire sans validation de leur manager. Cette autonomie organisationnelle correspond à l’un des éléments les plus valorisés du statut cadre, dont le télétravail n’apparaît plus comme un simple avantage ponctuel mais comme un prolongement naturel et pérenne. Pour un cadre sur deux, réviser les modalités de télétravail remettrait même en cause « l'intérêt et le contenu du travail », selon l'enquête de l'Apec. Car si le nombre de jours télétravaillés semble désormais stable, les cadres s’inquiètent des évolutions qui pourraient subvenir sur les modalités de gestion du télétravail dans leur entreprise, qu’il s’agisse de jours imposés, de délais de prévenance ou d’outils de suivi. « Face à ces craintes de perdre une souplesse devenue partie intégrante de leur statut, les cadres ont besoin d’être représentés et défendus, fait valoir Bruno Reynès. A nous de porter leurs revendications avec efficacité. » Les enseignements de l’étude sont d’autant plus précieux que les partenaires sociaux auront bientôt à faire le bilan de l’accord sur le télétravail signé dans l’urgence fin 2020. Autour de la table, il faudra compter avec la voix de notre organisation.